Chroniques, Contemporain

Nos horizons infinis de Tahereh Mafi

 « Mais ce que je pouvais dire n’avait plus aucune importance. On parlait de moi, on parlait pour moi, on dissertait à mon propos sans jamais me demander mon avis. J’étais devenue un thème de discussion ; une statistique. Je n’étais plus libre d’être seulement une ado, seulement un être humain, seulement de la chair et du sang ; non, on me sommait d’être plus que ça. »


Titre: Nos Horizons infinis Nos horizons infinis par Mafi
Auteure : Tahereh Mafi 
ÉditeurMichel Lafon 
Genre contemporain

Thèmes : Amour, racisme, islamophobie, attentats, adolescences, tolérance, hijabi.

Nbr de tomes :  1

 

Résumé : 

2002. Un an après les attentats du 11 septembre qui ont ébranlé le monde entier, la vie de Shirin est un enfer. Pointée du doigt, insultée, menacée, cette lycéenne d’origine iranienne n’a pour seules échappatoires que la musique et la breakdance.
Jusqu’au jour où elle rencontre Océan James. L’intérêt que lui porte le jeune homme la déstabilise… D’autant que les deux adolescents viennent de deux mondes que tout oppose.

PS : c’est un ownvoice avec des persos musulmans et irano-américains.


L’article tant attendu (absolument pas) est enfin là : je parle enfin d’un livre avec un perso voilée sur mon blog ! Je vais commencer par vous préciser que j’ai lu la traduction mais que je ne vous conseille absolument pas de l’acheter étant donné que la maison d’édition s’est permise d’ajouter le n-word alors même que le contexte ne s’y prêtait pas et que l’auteure ne l’utilise pas dans la VO. Michel Lafon ayant été prévenu, je vous conseille d’attendre le prochain tirage pour avoir un livre clean. Passons à la chronique !

Tout d’abord, je tenais à préciser combien j’attendais la publication de ce livre en France mais une fois n’est pas coutume, la maison d’édition a très peu mis en avant ce livre (pas du tout en fait) alors même que les livres qui mettent en scène une femme voilée en France sont inexistants. S’agissant de ceux avec des personnages musulmans, je ne peux vous en citer que 3 dont 2 sur le terrorisme, le troisième étant un livre jeunesse qui est également passé inaperçu (j’en parlerai dans un autre article). Tout cela pour vous dire, que ces livres sont essentiels et aideraient à comprendre la vie de ces musulmans qui vivent en France et qui se sentent souvent mis sur le côté.  Je parle en connaissance de cause car je n’ai jamais pu me sentir représentée dans un film, dans une série ou dans un livre. Lorsqu’il y a représentation, elle est mal faite notamment dans la série Elite qui m’a retournée le cœur.  J’ai d’autres exemples en tête et je vais éviter de vous les lister pour ne pas m’écarter du sujet mais sachez qu’ils sont nombreux.

J’ai longtemps cru que s’il y avait peu de livres publiés avec des personnages musulmans c’était parce qu’il y avait peu d’auteurs qui en proposaient, mais pas du tout. Le fait est que l’offre en VO est supérieure à celle en France. La question est alors la suivante : pourquoi les ME françaises sont à ce point en retard ? Je n’ai pas la réponse à cette question mais j’ose espérer que ça changera. Ceci étant dit, je peux enfin passer à ma critique de nos horizons infinis. 

Comme je le disais en introduction, Tahereh Mafi est elle-même concernée par les sujets qu’elle aborde (ici l’islamophobie, le racisme) mais en tant que lectrice représentée dans ce livre, je tiens à préciser que le ressenti de chaque concerné face à une représentation est individuel. Certains vont aimer et d’autres non. J’ai d’ailleurs vu énormément de critiques négatives venant la plupart du temps des concernés et je vais les rejoindre pour le coup. Mais, commençons par les points positifs de ce livre. D’une part, j’ai beaucoup aimé l’humour de Shirin, le personnage principal, et son répondant qui apparaissent comme une force face à toute la haine qu’elle subit au quotidien. J’ai également adoré la construction des personnages qui l’entourent c’est-à-dire son frère et les amis de ce dernier ainsi que les parents de Shirin. D’autre part, l’auteure va traiter de thématiques très importantes : l’islamophobie et le racisme. Elle montre très bien la violence des micro-agressions et des agressions que subit Shirin au quotidien. Il faut ajouter à cela le contexte qui rend ces violences plus intenses en ce sens que, et je peux moi-même en témoigner après chaque attentat, la communauté musulmane reçoit une vague de haine qui oppresse, effraie et surtout nous renvoie le refus d’accepter notre identité dans toutes les pluralités qui la compose. Je ne citerai pas les passages en question pour ne pas vous spoiler mais l’auteure réussit parfaitement à retranscrire la vulnérabilité et la force de son personnage.

Cependant, si je n’ai pas apprécié ce livre c’est parce que d’une part, je trouve que l’auteure est restée en surface à plusieurs niveaux et d’autre part, la romance a pris trop de place dans cette lecture. Commençons par la place de la foi et de la religion dans ce récit. Ce que l’on sait c’est que Shirin est voilée, elle porte un hijab et fait le ramadan. On sait également qu’elle refuse de retirer son voile et qu’elle estime que la pratique de l’Islam est propre à chacun. Elle dira même qu’elle ne peut pas parler  au nom de toutes les musulmanes et que personne ne le peut, une phrase très importante, et qui va trouver son sens dans la manière dont les non-musulmans jugent ceux qui le sont et s’expriment à leur place. Mais elle va également exprimer sa colère face aux musulmans qui jugent d’autres musulmans. Mais c’est tout. On ne sait pas pourquoi Shirin a décidé de porter le voile, on ne sait pas quel est le rapport de Shirin à sa foi, le ramadan est très vite mentionné, bref ce livre met surtout en scène une fille voilée qui subit de l’islamophobie. Je ressors donc très frustrée de la lecture de ce livre parce qu’étant musulmane, j’ai aussi subi de l’islamophobie. Je prends de plein fouet toutes les remarques quelles soient directes, indirectes, personnelles ou formulées sur les réseaux sociaux. J’en ai pleuré, il m’arrive aussi parfois d’angoisser à l’idée que je devrais faire un choix un jour, celui de vivre en France cachée ou de déménager dans un autre pays pour pouvoir travailler avec un voile, vivre tranquillement ou en tout cas sans me sentir indésirée. Je crains également énormément les jours qui suivent les attentats parce que je sens les regards agressifs et méchants sur moi, j’ai subi également des micro-agressions/agressions et ma mère qui est voilée aussi ; et ce qui nous a sauvé et nous réconforte tous les soirs c’est notre foi et notre amour pour Dieu et notre religion. C’est en ce sens que cette lecture m’a énormément déçue. Shirin ne fait aucune mention à sa relation avec Dieu alors même que je suis persuadée que ce qui la fait tenir c’est bien cette foi.

De plus, j’ai été assez heurtée par des mots employés lorsque j’ai relu un passage du livre : « les gens – et souvent les garçons – prétendaient volontiers que les musulmanes portaient un foulard sur la tête par souci de modestie ou parce qu’elles cherchaient à dissimuler leur beauté, et je savais qu’il existait dans le monde des femmes qui étaient dans cet état d’esprit. Je ne pouvais parler au nom de toutes les musulmanes – personne ne le pouvait -, mais c’était une attitude avec laquelle j’étais en total désaccord. Pour moi, il n’était pas possible de cacher la beauté d’une femme. J’estimais qu’une femme était magnifique, quoi qu’elle ait sur elle, et qu’elle n’avait pas à justifier ses choix vestimentaires envers qui que ce soit. A chacune la tenue qui lui convenait. Toutes les femmes étaient belles. Seuls les montres qui obligeaient leurs épouses à porter à longueur de journée un sac à patates en guise de robe gaisaient la une des journaux et, quelque part, ils avaient donné le ton pour nous toutes.« . Les mots en gras sont ceux qui me dérangent. L’expression en VO est « who forced women to wear human potato sacks« . Bon déjà en VO c’est limite, je pense que l’auteure a été très maladroite dans ses mots mais en VF la phrase est d’une violence inouie pour les femmes qui justement choisissent de porter la burqa, le jilbeb ou des tenues longues et couvrantes. Je sais bien que ce que l’auteure voulait dire c’est qu’elle ne cautionnait absolument pas que des hommes forcent des femmes à mettre ce genre de tenue mais ça reste blessant pour les femmes qui font ce choix en ce sens que la tenue est qualifiée de « sac à patates ». Bref, une formulation qui laisse à désirer.

En outre, il aurait été intéressant de justement en voir moins sur la romance qui a très vite pris une grosse place dans l’histoire et d’en savoir plus sur Shirin. J’ai déjà énormément de mal avec les romances parce que je les trouve souvent très clichés et ça n’a pas manqué. Au début, je trouvais le personnage masculin, Océan, intriguant. Puis, ça a dérapé. Je ne sais pas si c’est l’effet jeune adolescente américaine dans un lycée américain donc romance clichée à souhait ou bien le fait que ce soit le premier contemporain de l’auteure mais j’ai râté le train pour amour ville. Outre le fait que la relation amoureuse a pris le pas sur le reste de l’histoire, Shirin explique que chaque musulman a une approche différente de la religion et c’est pareil pour la romance. Et en effet, la musulmane en moi a tiqué à plusieurs moments. Je ne m’attarderai pas plus sur ça mais au niveau de la représentation, c’est ce qui m’a confortée dans le fait que je ne m’identifiais absolument pas sur ce point au personnage de Shirin.

Enfin, je voulais terminer en soulignant que deux autres thèmes ont été survolés : le breakdance et la mode. Shirin l’annonce dès le début, elle fait ses propres vêtements et elle a une passion pour la danse. Or, c’est très vite évoqué dans le livre et c’est tellement dommage. Pour le breakdance, j’imagine que c’est difficile de mettre sur papier un art visuel mais pour la mode je reste très déçue du traitement de l’auteure. J’aurais aimé en savoir plus sur Shirin et ça aurait été un très moyen de montrer qu’elle n’est pas que cette étudiante amère et abîmée par la haine et le regard que porte les autres sur elle. C’est la Shirine drôle, artiste et intelligente que j’aurais aimé connaître plus et le livre n’a en tout cas pas répondu à cette attente.

Pour résumer, j’avais énormément d’attentes quant à ce livre et au final j’en ressors très frustrée. Ce fut une lecture agréable mais sans plus. De plus, j’ai le sentiment que l’auteure s’est elle-même autocensurée en ce sens qu’elle ne dit à aucun moment le mot Allah alors même qu’il est intrinsèquement lié à la religion musulmane. Elle n’ira pas plus loin que l’islamophobie pour parler de sa foi et je trouve en tout cas que ce livre ne va pas permettre à ceux qui ne connaissent pas cette religion d’en savoir plus. Cependant, il permet de voir la violence subit par celles qui décident d’afficher le symbole d’une religion qui dérange. Dès lors, je trouve quand même que c’est un livre important en tout cas parce que c’est le seul qui aborde le sujet et qui propose une représentation (même si celle-ci ne me convient pas totalement). Je vous conseille néanmoins d’attendre si vous souhaitez le prendre en VF car comme je l’ai dit en introduction le livre a été traduit avec le n-word et l’auteure n’étant pas du tout contente de son utilisation (à juste titre) va faire son possible pour qu’il soit effacé des prochains tirages. Vous pouvez donc vous diriger vers la VO ou attendre !

En tout cas, si vous lisez ce livre, n’hésitez pas à m’en faire un retour ! J’adorerais en parler avec vous. Je prépare également d’autres articles sur des livres avec personnages musulmans et j’espère qu’ils vous plairont !

Maya

 

Fanart en bannière trouvé sur Pinterest.

2 réflexions au sujet de “Nos horizons infinis de Tahereh Mafi”

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